HERVÉ DELAMARE         Plasticien - arts visuels


Éloge de l’ombre

peinture, peinture-objet


De 1988 à 1996 Hervé Delamare questionne essentiellement le paysage urbain et industriel, ses objets usés ou abandonnés. La friche industrielle occupe souvent une place centrale.

Réalité du paysage économique des années quatre vingt, (les « années Thatcher et Reagan »). Au travers de ces paysages de désolation le jeune artiste interroge le passage du temps, les traces de notre propre civilisation, la mémoire ouvrière.

Ses oeuvres renvoient également à l’esthétique classique de la nature morte dite de vanité, aux questionnements philosophiques liés à l’impermanence de toutes choses. Comme dans deux diptyques : Bruine et déliquescence 1990 et Friche capital 1995. A cette époque l’artiste se réfère également à la célèbre gravure d’Abrecht Dürer : Mélencholia 1514. Un grand nombre d’oeuvres en font plus ou moins directement allusion, que ce soit dans leurs compositions ou dans leurs titres, comme pour Paysages saturniens 1992. Une influence littéraire joue également un rôle important : L’éloge de l’ombre du romancier Jun’ichiro Tanizaki. De 1994 à 1995, Hervé Delamare mettra en scène des extraits du texte dans une exposition itinérante qui en reprend le titre (médiathèques du Havre, de Nanterre et de Dieppe). Et si dans ces paysages dégradés, ces ruines industrielles, la figure humaine est absente, ce sont les objets et les architectures qui en distillent les affres et la condition, comme dans Extrême pression 1992, Territoire sous pression 1992ou bien Endosser 1994. En 1995, deux peintures vont clôturer symboliquement cette période : Le terrain vague et Le semeur de tolérance. Ces deux peintures sur toile appellent d’autres horizons, ils vont être « végétanimal ».



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Jardins ouvriers



L’usine des Extraits



Tabula Rasa


Mémoire disparition


Célébration de l’Eure





Éloge de l’ombre



Dans la ville & sur les tables


Usine Dresser-Rand


Processus programma



Nature morte de vanité.

Le semeur de tolérance.







L’USINE DES EXTRAITS  1989

Sève de bois Campêche sur papiers comptables marouflés sur toile. 1.10 / 1.50 m

Collection privée. 




NOUS SOMMES DEVENU DES LOTOPHAGES
AU CENTRE D'UN PAYSAGE AMNÉSIQUE.

                                                                                                                   Hervé Delamare 1990 


La plupart des paysages que le temps macule sont rangés loin des regards, ou détruits.

Leur préservation, leur identification serait valeur à réfléchir notre propension à édifier, construire, fabriquer. Cette vision mnésique deviendrait alors analyse tangible à dévoiler davantage sous une lumière limpide, les systèmes monstrueux, sinon obscènes, de surproduction de besoins, formidablement soutenu par les médias. Système de paysage, de culture, d’individu, une fois périmé, jetable. Bien au contraire d’une préservation, les friches une fois rasées laissent place aux parkings, H.L.M., drugstores et autres centres commerciaux, reflets de nos sociétés de l’abondance. Un regard éveillé qui se fixerait sur un produit, un lieu usagé, désacraliserait ces objets et paysages renouvelés à grande vitesse. Aujourd’hui, on édifie un îlot de H.L.M. plus rapidement que la table rase du site où il sera construit. Il est devenu impossible avec recul et lucidité de réaliser les transformations incessantes de nos paysages urbains, donc d’en mesurer les vraies conséquences. Paysages se maquillant ; transformations mécanisées comme les décors de gigantesques théâtres, rythmés successivement par des « représentations » faites pour séduire, s’enchaînant sans respiration. Ce mouvement uniformise les villes, les métamorphosent  en « ville-clone », sans identité. La même architecture pour les mêmes besoins et les mêmes humains … Une école d’art finit par ressembler à une banque, ou l’opposé, on ne sait plus très bien. Mouvement économique réussissant presque à gommer, puis à régénérer le « rêve d’un progrès social ».


Ainsi, donner un intérêt objectif et passionné au paysage usé et usagé, va à l’encontre des hymnes à l’abondance prônés par nos sociétés civilisées. Face aux idéaux du sur-neuf, l’intérêt exhumant les friches de l’oubli devient un acte pernicieux. Il est immédiatement sans réflexion jugé comme synonyme de noirceur, désolation, tristesse, passéisme, nostalgie. En vérité cet acte d’observation, soulève : interrogations et affirmations, déséquilibrant la pertinence d’une technostructure de la surproduction irrémédiablement propre et sans reproche. De grand accroissement pour nos gros besoins, de grandes évolutions pour de gros apparats. Entre ville et théâtralité, urbanisme des banlieues et zones industrialisées, les paysages d’aujourd’hui sont devenus avec leurs âmes mnésiques et leurs amnésies, de grands corps éparpillés. Ce grand théâtre de nos mentalités sédentaires, fonctionne comme un leurre. Un kaléidoscope de notre bonne conscience. Une conscience convaincue des actions bienfaisantes de tous ces changements. En fait rien ne s’est déplacé. Les idéaux restent emprisonnée dans la profusion des objets de nos désirs. Ce n’est pas un hasard si le grand mur brisé, le voile ouvert, s’est développé une pseudo-crise de conscience des problèmes essentiels. Mais l’on reste dans des « solutions-pansements », protégeant un capitalisme forcené et hiérarchisé. L’œil de la conscience s’est entrouvert. Le dialogue nord-sud est terriblement insuffisant ; drames démographiques et écologiques demeurent intimement liés.Le nord édifie un mur mental, bétonne un axe est-ouest, poursuivant son sur-développement sans travailler pour une réalité pleinement planétaire. La méfiance des deux pôles s’enracine, les murailles prennent fondations. Nous ne faisons que nous tirer l’échelle de la conscience dont nous ne gravissons pas les échelons. Tout semble bouger dans un monde profondément immobile et fragile. Nous vivons dans une immense « vanitas » aux fruits savoureux d’une grande beauté, qu’il nous faut « cyclo-consommer ». Fruits «  pimentés d’invisibles fleurs de lotos. Nous sommes devenu des Lotophages au centre d'un paysage amnésique.





PROGRESSUS - PROGRAMMA    1993

Acrylique sur toile recto-verso avec tréteau massif.  2.60 / 2.50 / 0.60 m

Collection publique, Université du Havre.